02 | Les femmes, la politique et l'avenir de l'égalité en République Démocratique du Congo.
Des notes d'épisodes
Ce podcast examine la lutte pour l'égalité des sexes et la participation politique des femmes en République Démocratique du Congo. La militante Chantal Faida explique comment les obstacles sociaux, économiques et juridiques empêchent les femmes d'atteindre l'objectif constitutionnel de 50 % de représentation au sein du gouvernement. La discussion souligne l'importance des plateformes internationales telles que la Commission de la condition de la femme des Nations unies pour définir les programmes nationaux et partager les stratégies régionales couronnées de succès. Pour surmonter les préjugés culturels profondément enracinés et les obstacles financiers, Chantal Faida plaide en faveur de quotas obligatoires et d'une visibilité accrue des modèles féminins. En fin de compte, elle soutient que la parité est une question de justice sociale qui nécessite à la fois une réforme législative et un changement fondamental dans la perception du public.
Date d'enregistrement: 24 février 2026 Production: John Makasi Modération: Constantin Grund
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Narrateur
Voix et pouvoir. Les femmes, la politique et l'avenir de l'égalité en République Démocratique du Congo. Les rêves des léopards rouges. Politique et société en RDC. Un podcast de la Fondation Friedrich Ebert. Depuis le studio Fritz à Kinshasa, Monsieur Constantin Grund.
Constantin Grund
Et nous aborderons aujourd'hui un sujet à la fois urgent et porteur d'espoir : le rôle des femmes dans la vie politique en RDC et ce que la scène internationale à New York signifie à cet égard. Nous parlerons de chiffres, d'expériences vécues, d'obstacles et surtout, et bien sûr, des solutions. Avec ceci, bienvenue aux auditeurs de ce nouvel épisode des rêves de léopards rouges en ce matin du 24 février 2026. Commençons donc par un aperçu de la situation actuelle. On pourrait dire que les femmes occupent déjà une place prépondérante dans la politique en RDC, étant donné que le gouvernement est dirigé par une femme et que plusieurs ministères importants, dont celui des Affaires étrangères, sont dirigés par des femmes avec plein de succès. Alors, où se trouve exactement le problème, Chantal Faida?
Chantal Faida
J'aimerais commencer par dire que, en RDC, plus de 50 % de la population est constituée des femmes. Au niveau des institutions, on devait avoir la représentation de la moitié de la population. Cependant, si on analyse la démographie au niveau parlementaire, nous avons 13 % de femmes, ce qui est en deçà des 50 %. Alors que nous sommes passés par les élections, les femmes ont été candidates, mais elles n'ont pas été élues de la même manière que les hommes. Au niveau du gouvernement, nous avons, depuis le 1er avril 2024, une femme à la tête du gouvernement, ce qui est une première en RDC et que nous avons salué, mais nous n'avons pas encore atteint les pourcentages critiques. Nous avons un document qu'on appelle la Convention sur l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes et des et des filles. À son article quatre, on encourage les États à adopter des mesures discriminatoires positives. C'est-à-dire, si on n'a pas atteint la parité institutionnelle par les élections, que les États puissent adopter des mesures de quotas pour atteindre cette parité, 50 %, 50 %. Même au gouvernement, on est à 30 %, donc, ce n'est pas 50 %. Il y a beaucoup d'efforts à faire pour que nous puissions atteindre la parité en RDC parce qu'elle est constitutionnelle, elle est légale, et c'est une justice parce que la population est constituée d'hommes et de femmes. Mais au niveau des instances de prise de décision, il y a peu de femmes. C'est une injustice.
Constantin Grund
Est-ce que la loi va vraiment régler le problème ?
Chantal Faida
Oui, la loi va régler le problème parce que les lois sont au-dessus des coutumes, sont au-dessus des pratiques et traditions, parce qu'il y a beaucoup de coutumes, des traditions en RDC qui limitent la voix de la femme. On dit que la femme ne peut pas prendre la parole dans les assemblées publiques où il y a des hommes, seulement là où il y a des femmes. Déjà là, c'est une barrière. Heureusement que la loi est venue abolir tout cela. Nous avons les articles 11 et 12 de la Constitution qui stipulent que nous naissons en dignité et en droits égaux, hommes et femmes. Donc, on ne devrait pas avoir de discrimination ou d'injustice quand il s'agit des représentations dans l'espace public.
Constantin Grund
Revenons un peu à la situation au niveau des assemblées législatives. Vous avez mentionné les 13 %, respectivement 15 % au Sénat, je crois, bien que dans d'autres pays africains, les chiffres sont beaucoup plus élevés. Pourquoi la situation de la femme politique congolaise semble tellement gravée dans le marbre ?
Chantal Faida
Oui, en RDC, nous avons une stratégie, qui est en cours d'élaboration, de la participation politique des femmes, qui a identifié quatre défis majeurs qui bloquent les femmes dans les espaces de prise de décisions. Il y a les obstacles politiques, c'est-à-dire que nous avons un arsenal juridique impressionnant, mais qui n'est pas mis en œuvre, qui n'est pas connu, qui n'est pas traduit dans les langues locales. C'est encore en français. Tous les textes de loi sont en français. Toute la communauté n'est pas lettrée pour comprendre ce que disent les textes, et ces textes ne sont pas vulgarisés. Nous avons l'autre obstacle qui est l'obstacle social. Nous avons l'accès à l'éducation qui est limité pour les filles. Au niveau du primaire, on a atteint la parité, c'est-à-dire qu'il y a autant de filles que de garçons. Mais au niveau secondaire, les violences basées sur le genre, les grossesses et mariages précoces limitent l'émancipation des filles au niveau secondaire. C'est ainsi qu'on a environ 64 % des filles qui achèvent le cycle secondaire, contrairement aux garçons, 74 %.
Chantal Faida
Nous avons l'obstacle économique. La pauvreté a un visage féminin en RDC. Beaucoup plus, les femmes sont touchées par l'emploi informel. Or, quand on dit l'emploi informel, on est limité dans ses ambitions. On n'a pas les rêves, on n'a pas les moyens pour accomplir ses rêves. Alors que pour les hommes, quand ils ont un emploi formel, ils peuvent se déployer, ils peuvent mettre leur potentiel au service de la communauté en battant campagne électorale avec des ressources impressionnantes. L'autre obstacle majeur demeure les défis des leaders et modèles sociaux. Beaucoup plus de femmes ne veulent pas être les premières dans le secteur. C'est ainsi qu'on aurait souhaité avoir des médias qui vulgarisent les femmes modèles leaders, qui peuvent inspirer les jeunes femmes à comprendre qu'elles ne seront pas les premières à être députées, à être présidentes ou à être Première ministre. Maintenant qu'on a une Première ministre, s'il y a des journaux qui font une large vulgarisation de son parcours, les autres femmes, les autres filles peuvent se projeter dans ces modèles-là. Parce qu'elles diront comme il y a une qui était là et qui a marqué son temps, donc moi aussi, je pourrais faire mieux et je pourrais aussi ambitionner. Rêver de parvenir à ce stade-là.
Constantin Grund
Je reviens un peu à la situation au niveau des partis politiques, effectivement, où selon les études menées, les femmes sont placées en bas des listes électorales, on pourrait dire, où leurs chances de remporter un siège sont plus faibles. Comment vous expliquer ça ?
Chantal Faida
Oui, c'est principalement lié aux défis socio-économiques. Parce que pour être candidat, il y a d'abord les frais de cautions qu'il faut déposer. Généralement, au niveau du parti, ces frais sont exorbitants et les femmes n'ont pas ces ressources. Déjà, il y a certains partis qui payent les cautions pour les femmes, ce qui est une grande chose à saluer, mais pour les autres partis, on exige vraiment de payer des cautions. La deuxième chose, c'est que les partis veulent avoir des résultats prêts, c'est-à-dire un candidat qui va remporter et pas un candidat pour lequel on doit travailler beaucoup, sensibiliser beaucoup. Pour les femmes, on les met dans cette deuxième catégorie de candidats pour lesquels ça demande un grand travail. Alors, nous recommandons, en tant qu'organisation féminine qui encourage la participation des femmes au parti, d'investir dans les femmes en amont et ne pas attendre seulement les élections pour recruter celles qui ont déjà une opinion dans la communauté au niveau national.
Chantal Faida
Si elle investissait un peu plus tôt, ces femmes auront des actions au niveau de la communauté, en accompagnant les femmes au sein de la communauté, les jeunes. Ça va donner une opinion positive sur la personne. Quand elle va présenter sa candidature, elle sera facilement élue. Ce soutien-là peut s'expliquer parce que pendant longtemps, elle n'a pas eu accès aux affaires. La plupart des candidates qui sont élues, ce sont soit des anciens ministres, des anciens députés dont leurs noms sont connus dans les médias, des journalistes, des artistes connus. Pour les femmes, elles n'ont pas cet avantage-là, il faut le construire un peu plus tôt. Tout ça, ça demande des ressources, c'est-à-dire qu'on encourage aux femmes aussi de se former sur l'entrepreneuriat. Comme ça, ça va leur permettre d'avoir des ressources suffisantes pour espérer plus tard se lancer en politique sans barrières. Mais aussi compter sur le quota, parce que nous avons la loi électorale qui a encouragé à son article 13. Il considérait les femmes à 50 % pour ne pas payer des cautions.
Chantal Faida
Mais on a vu que seulement 18 % des partis politiques en RDC ont considéré cette disposition. Ça veut dire que les autres ont payé la caution plutôt que de ne pas payer la caution, alors que cet argent de la caution qu'on verse à la CENI, ça peut aider à financer la campagne des femmes. Mais les partis politiques n'ont pas cru en ça et ils ont accepté de payer la caution. Ça veut dire qu'ils veulent juste la facilité, ils veulent atteindre la victoire et pas investir dans les instruments de justice sociale.
Constantin Grund
Mais les partis politiques sont majoritairement dominés par des hommes, on est bien d'accord.
Chantal Faida
Oui, mais il y a aussi des femmes. On avait environ 30 partis qui étaient dirigées par les femmes en 2023, mais sur plus de 1 000 partis. Donc, vous voyez que ça ne représente pas beaucoup. Il y a aussi ce défi aussi de confiance en soi pour les femmes. Les femmes pensent qu'elles doivent suivre seulement les idées des autres. Elles ne peuvent pas être à l'origine de ces idées positives pour penser la société prospère. Donc ça, les formations que les organisations et les partenaires organisent, ça aide beaucoup à lever cet obstacle-là de confiance en soi pour être aussi chef de parti dirigeante, présidente et intégrer aussi bien les femmes que les hommes dans son parti.
Constantin Grund
L'argent est un côté, le soutien populaire, c'est l'autre. Quelles sont les raisons pour laquelle les gens pourraient hésiter un peu de soutenir une campagne féminine ?
Chantal Faida
Oui, parce que quand on dit parlementaire, on entend une personne qui va représenter, qui va légiférer et qui va contrôler l'exécutif. Donc, on fait allusion aux compétences. L'opinion pense que les compétences sont masculines parce qu'on estime que ça demande la force de parler, de convaincre. On n'a pas encore vu beaucoup de femmes qui font ce genre de prouesse-là, alors que ce n'est pas connaître les forces des femmes, parce que dans la communauté et même dans les foyers, les ménages en RDC, les ménages sont tenus en majorité par les femmes, parce qu'elles se lèvent très tôt pour aller chercher la survie de leurs ménages. Ça veut dire qu'elles peuvent aussi considérer l'État comme un grand ménage et travailler pour garantir la prospérité. Donc, c'est question de changer les mentalités et donner confiance aux femmes pour qu'elles montrent de quoi elles sont capables. Là, c'est vraiment l'électeur. L'électeur devrait comprendre que la femme est capable, parce qu'aujourd'hui, nous avons des femmes qui ont des diplômes universitaires. Ça veut dire qu'elles ont aussi acquis des connaissances, des compétences, et elles sont leaders des organisations au niveau local.
Chantal Faida
Tout ça, ça les a préparées à être compétentes. Alors, il faut maintenant avoir cette confiance populaire de la population et là, il faut les sensibiliser.
Constantin Grund
Est-ce qu'une femme fait la politique de manière différente que les hommes ?
Chantal Faida
Oui, absolument. La femme a beaucoup d'empathie, beaucoup de tolérance, beaucoup de patience, en plus d'avoir beaucoup de qualités de tout acteur politique. Parce qu'on est d'abord motivé par la vocation, on veut servir l'intérêt général. Ça, c'est la première responsabilité de tous acteurs politiques, servir l'intérêt général. Pour les femmes, il y a aussi cette dose naturelle d'empathie et de soutien, et aussi d'engagement. Parce que la communauté aujourd'hui a besoin de l'accès à l'éducation, la santé, les infrastructures, l'électricité et la recherche scientifique. Tout ça, la femme est impliquée dedans, donc elle devait comprendre qu'elle a aussi sa place là-bas. Il y a un côté, la femme qui sous estime ses capacités à changer la qualité de vie de ses compatriotes. Mais de l'autre côté, il y a aussi l'électeur qui doute des compétences des femmes à agir positivement en politique. Donc, le travail doit être fait de tous côtés. Renforcer les capacités des femmes pour qu'elles déploient leur potentiel pour les changements et aussi contribuer à changer les mentalités des communautés par la confiance positive aux compétences des femmes.
Constantin Grund
Comment faire ça exactement ? Comment vous voulez convaincre un électeur qui se doute un peu de la compétence de la femme de donner sa voix à une candidate féminine ?
Chantal Faida
Oui, c'est ainsi qu'on ne doit pas attendre l'élection pour commencer à faire ce travail de sensibilisation. On peut prendre les femmes qui sont déjà parlementaires pour commencer à vendre leur parcours en disant : « Voici, elle est parlementaire. Elle a proposé plusieurs lois. Elle a interpellé le gouvernement, elle a contrôlé. » Quand leur parcours sera médiatisé, ça va commencer à changer. Les parents qui ont des filles vont commencer à encourager leurs filles aussi à avoir des ambitions politiques. Les époux qui vont voir d'autres épouses qui avancent, ils vont dire : « Toi aussi, tu fais beaucoup de bonnes choses ici et dans ton association. Tu peux aussi avoir une ambition pour la politique. » Donc, il faudrait vraiment qu'il y ait un modèle qui pousse les gens à changer de mentalité. Or, les femmes qui sont en politique aujourd'hui ne communiquent pas suffisamment. Elles sont un peu réservées à parler de leur action. Elles pensent que c'est naturel, quand on est parlementaire, de faire des actions, alors que le fait de médiatiser beaucoup, ça peut inspirer d'autres jeunes filles, d'autres femmes.
Chantal Faida
Donc, il faut aussi avoir une communication agressive pour la communauté, pour les femmes qui sont responsables dans les institutions et pour celles qui sont parlementaires. Parce qu'on intègre la politique par des nominations et aussi par l'élection. Mais on a constaté que, même par la nomination, les femmes sont sous-représentées alors qu'on a des beaux parcours de femmes dans les universités. Nous avons même un cercle des femmes professeurs des universités qu'on appelle Cercle Sophie Kanza. Sophie Kanza était la première femme ministre en RDC en 1966, était aussi la première femme professeur des universités, était la première femme africaine directeur à l'UNESCO, la première femme aussi à créer un parti politique parce qu'elle a créé un parti politique. Toutes les femmes professeurs sont regroupées dans le Cercle Sophie Kanza pour pérenniser ces actions de cette femme formidable qu'on a connue en RDC. Pourquoi on ne va pas, pour les nominations, prendre ces femmes professeurs qui ont toutes les compétences possibles, toutes les connaissances ? Parce que pour être professeur, on mène des enquêtes dans la communauté. Ça veut dire qu'on connaît les vrais problèmes de la société, mais ces femmes ne sont pas nommées.
Chantal Faida
Là, c'est une injustice au niveau des instances décisionnelles. On ignore les compétences féminines et on prétexte de ne pas les connaître alors qu'ils existent. Ils organisent des conférences et ils publient des études, des recherches. Ça aussi, c'est la facilité qu'on peut condamner du côté des décideurs. Nous avons aussi l'association qu'on appelle UCOFEM, qui a produit un répertoire des femmes ressources dans tous les domaines. Parce qu'il n'y a pas qu'en politique, il y a aussi en économie, il y a aussi les entreprises publiques. Il y a des femmes qui ont des compétences dans tous les domaines, de la santé, de la recherche, de l'économie. Nous avons même dans l'ingénierie. Aujourd'hui, nous avons des femmes scientifiques, celles qui ont créé les robots roulages à Kinshasa, elles ont un regroupement. Mais tout ça n'est pas utilisé quand il s'agit de nommer, parce que pour la nomination, vous êtes seul dans votre bureau, vous décidez qui nommer.
Chantal Faida
Là, il n'y a pas l'élection. Pour l'élection, on peut comprendre que l'électeur soit encore intransigeant en disant : « Je ne les connais pas suffisamment. » Mais pour la nomination, toutes les compétences et toutes les informations sont sur les tables des autorités, mais ne veulent pas les utiliser. C'est ça qui gêne un peu l'arsenal juridique, parce qu'on vote des lois pour être exécutées et pas pour rester dans des tiroirs.
Constantin Grund
Tournons la page maintenant vers l'est du pays, où il y a carrément une zone de conflit, où les femmes en particulier, payent un prix très élevé pour une guerre qui, on peut le dire, je crois, a été déclenchée par des hommes. Que font réellement les institutions de la RDC, de l'Union africaine et des Nations Unies pour protéger les femmes contre la violence sexuelle ?
Chantal Faida
Nous compatissons avec nos compatriotes qui sont sous l'occupation et nous lançons encore un plaidoyer parce que beaucoup de lois ont été adoptées. On a révisé le Code pénal pour condamner les crimes de violence sexuelle, mais il y a encore beaucoup d'impunité, beaucoup de bourreaux qui se promènent sans être interpellés au niveau de la Justice. Ça, ça affecte beaucoup l'état psychologique des victimes ou des survivantes. La Justice n'a pas encore pris à cœur ces défis-là de justice pour les victimes et les survivantes de violences sexuelles. Parce qu'il y a beaucoup d'acteurs du temps de l'honorable Jeanine Mabunda. Elle était conseillère spéciale du chef de l'État en matière de prévention des violences sexuelles. On a répertorié un nombre considérable d'officiers, de militaires et même de civils qui étaient auteurs de violences sexuelles. Mais du côté de la réparation, on n'a pas indemnisé ces femmes-là. Parce que c'est l'État qui doit indemniser ces victimes, ces survivantes après les procès. Les procès ont été tenus et les verdicts sont tombés, mais il n'y a pas eu réparation.
Chantal Faida
Aujourd'hui, on espère, avec l'arrivée des FONAREV, le Fonds national pour la réparation des victimes des conflits, que toutes ces victimes survivantes seront prises en charge de manière équitable. Parce que quand il n'y a pas de justice, les crimes et les infractions continuent à se commettre sans crainte. C'est ça. Or, quand il y a la justice, les autres sont persuadés à ne pas tomber dans les mêmes erreurs pour ne pas faire face à la justice.
Constantin Grund
Vous êtes déçue de la performance des institutions nationales ou africaines à cet égard ?
Chantal Faida
Oui. Au niveau des institutions africaines, on sent une léthargie, une lenteur dans la prise de position. Par exemple, pour condamner les agresseurs, l'Union africaine tarde le pas. Mais on a salué quand même l'Accord de Washington où on a vu les présidents américains, les institutions américaines s'impliquer dans la question des conflits à l'est, avec beaucoup d'accords subséquents ou connexes qui devront suivre sur l'économie. Nous espérons que, si les gouvernements communiquent beaucoup là-dessus, parce que, jusque-là, on n'a pas encore beaucoup d'informations sur le contenu de ces accords-là, la paix pourra être durable cette fois. Parce qu'on a signé beaucoup d'accords depuis plusieurs années avec même les États agresseurs, mais ce n'est pas toujours respecté. Donc, on garde espoir dans ces accords-là. On soutient aussi les efforts nationaux, parce que la paix, c'est d'abord une affaire nationale. Il y a l'intelligence au niveau du pays qui doit trouver la solution, mais on semble ignorer l'appel des évêques, l'appel de la société civile qui demande un dialogue national avec toutes les parties prenantes pour penser la paix et imaginer la paix à notre façon. Parce que quand on laisse la communauté internationale décider de notre futur, de notre avenir, à ce moment, ces genres d'accord ne sont pas durables parce que ça n'implique pas, ça n'engage pas tout le monde.
Constantin Grund
Supposons qu'il y aura un dialogue national concernant la situation actuelle. Comment vous voulez assurer que la voix de la femme est portée de manière appropriée ?
Chantal Faida
Il existe une synergie des femmes pour la paix et la sécurité, qui a même reçu un appui pour aller participer aux négociations informelles à Luanda avec le président angolais. Je pense, c'était en 2024 ou 2025. Cette synergie a une maîtrise de la problématique des conflits depuis plusieurs années, avec des pistes de solutions parce qu'à chaque fois qu'elle participe à une rencontre, elle restitue auprès des femmes les résultats ou les conclusions pour que les femmes se préparent à participer de manière active, en prenant en compte la résolution 1325, Femmes, Paix et Sécurité, de l'ONU adoptée en 2000, qui encourage les États, et même les femmes, à être actives et à ne pas être seulement victimes, mais à être actrices du changement pour la paix.
Constantin Grund
Élargissons maintenant notre champ de vision à la scène mondiale. Chaque année, la Commission de la condition de la femme, the UN Commission on the Status of Women, rassemble des gouvernements, des représentants de la société civile, des militants et des experts, afin de promouvoir des progrès concrets en matière d'égalité des sexes. Pourquoi cette plateforme est-elle importante pour les femmes congolaises ?
Chantal Faida
C'est parce que c'est un rendez-vous mondial sur les questions qui touchent les femmes et les filles. À chaque année, il y a une évaluation pour connaître quels sont les défis qui persistent en dépit des lois, des résolutions qui sont adoptées. Ces rendez-vous permettent de faire un bilan, un bilan vraiment réel des défis de la femme. Pour cette année, ça porte sur la justice, l'accès à la justice pour les femmes et les filles. Chaque pays doit préparer son agenda. C'est ainsi qu'au niveau du gouvernement, le ministère du genre a organisé, continue à organiser des consultations en amont, avant la tenue de ces rendez-vous annuels, et en aval, quand ils seront de retour, ils vont donner les conclusions. Mais il y a toujours un quota ou un temps de parole qui est accordé à la société civile et aussi au gouvernement, parce qu'il y a toujours des rapports qui sont parallèles. Les gouvernements présentent des avancées, mais la société civile rappelle les priorités qui ne sont pas toujours prises en compte pour que les résolutions qui soient prises tiennent compte des réalités.
Constantin Grund
Cette année, la Commission s'est réunie déjà pour la 70ᵉ fois, je crois. S'agit-il vraiment encore d'un rendez-vous important ou c'est plutôt un rituel ?
Narrateur
Non, c'est très important parce que il y a des moments qui sont octroyés aux survivantes de prendre la parole devant tous les États pour exprimer les défis qu'elles vivent au quotidien. Une survivante, par exemple, de violences basées sur le genre dans les pays en conflit comme la RDC, quand les parties prenantes écoutent la voix directement de la survivante, ils peuvent peut-être changer d'approche, d'intervention. Si c'est limité à New York pour les résolutions, ils peuvent peut-être décidé de descendre sur le terrain pour voir la vie que mènent ces populations et essayer d'adopter des résolutions plus fortes pour que les choses changent. C'est très important parce que, chaque année, il y a toujours des défis qui sont ignorées peut-être les autres années et qui sont prises en compte de manière durable pour les prochaines années.
Constantin Grund
Oui, mais justement, comment les engagements pris à la CSW se traduisent en changements réels dans les communautés où les femmes luttent encore pour leurs droits politiques fondamentaux et leur sécurité ?
Chantal Faida
Dans le sens où, avant d'aller à la CSW, il y a déjà un agenda national. Il y a même un agenda africain. Tous les États africains se retrouvent à Addis Abeba pour adopter un agenda. Ces agendas viennent de la société civile. Or, chaque année, il y a des groupes de jeunes filles, par exemple, qui viennent avec des nouvelles priorités qui doivent être prises en compte. L'accès à l'éducation ou l'accès des filles dans les filières techniques, par exemple, ça, ce sont des thématiques qui sont en train d'arriver. Par le passé, on disait que les filles devaient avoir accès à l'éducation. On s'est limité là, mais on ne savait pas qu'il y avait des filières pour lesquelles les filles n'étaient pas encouragées à embrasser. Avec ces gens des rendez-vous, on a compris qu'il y a de nouvelles problématiques. Il faut laisser les filles adopter les vocations qu'elles souhaitent et qu'elles ont le pouvoir, qu'elles ont la possibilité, qu'elles auront l'appui aussi. On a commencé à sensibiliser les ménages par rapport à ça, et ça a produit des résultats. Au niveau de la santé, par exemple, il y avait un mécanisme de prise en charge des survivantes des violences sexuelles qui était holistique.
Chantal Faida
Mais on a compris que, quand on mettait ce genre de cliniques médicales à côté, les filles ou les femmes, les survivantes, étaient stigmatisées. Ça veut dire que quand elles allaient à ces cliniques, tout le monde comprenait qu'elles étaient survivantes et on commençait à les stigmatiser en disant : « On l'a vu aller derrière à l'hôpital, à la clinique. » Alors, on a instauré maintenant les cliniques au sein de l'hôpital pour qu'il n'y ait pas de stigmatisation. Quand vous entrez dans les cabinets des médecins, vous allez comme tout patient. C'est normal de tomber malade et il n'y a pas de stigmatisation. Tout ça, c'est venu parce qu'il y avait ces genres de témoignages et ces genres des rapports qui venaient des terrains en disant : « Voici ce que vous avez fait, mais l'impact que ça a produit sur le terrain, veuillez réajuster. » Ça a aidé beaucoup. Il y a même des États, par exemple, où les violences conjugales n'ont pas une législation forte. Ça veut dire qu'on ne croit pas aux femmes qui viennent dénoncer.
Chantal Faida
Alors, les femmes, par exemple, dans d'autres pays, ont trouvé des mécanismes pour alerter en disant : « Vous pouvez aller dans une pharmacie. Vous demandez un produit. Je viens prendre un paracétamol. » Dès que vous avez le paracétamol, vous mentionnez vert. Dès que vous dites ça, ça veut dire que la personne qui est là comprend qu'elle est victime et il y a urgence. On l'encadre directement, on la réoriente vers un médecin ou même une structure juridique. Ça veut dire que c'est un code pour qu'elle ne soit pas, plus tard quand elle rentre chez elle, attaquée ou stigmatisée, mais qui est déjà une prise en charge. La police peut commencer à passer de temps en temps pour voir est-ce que les violences persistent. Si on trouve une infraction, là, on va interpeller. Généralement, les filles ou les survivantes qui témoignent n'ont pas de preuves. Mais quand on trouve des stratégies pour avoir des preuves qu'elle est violentée, on peut interpeller les bourreaux et les remettre dans les mains de la Justice.
Chantal Faida
Donc, c'est très important d'avoir des innovations en matière de droits des femmes, surtout pour la justice. Aujourd'hui, la justice, c'est les gens qui ont des connaissances ou des compétences en écriture et en lecture. Pour les femmes qui n'ont pas étudié, elles se disent non concernées, alors qu'elles ont droit aussi à la justice. C'est ainsi qu'on a beaucoup échangé au niveau du séminaire d'Accra par organisée par FEMNET, pour que les femmes aient accès à la justice, qu'elles n'aient pas peur même si elles ne parlent pas la langue des acteurs judiciaires, qu'elles se fassent accompagner par ceux qui parlent cette langue-là et qu'elles persistent pour que justice lui soit rendue, parce qu'elle est une personne humaine. Les lois qui sont adoptées la concernent aussi. Donc, elle doit être protégée par l'État. C'est ça la responsabilité de l'État.
Constantin Grund
Vous avez déjà ouvert la porte pour la prochaine question. En fait, on tourne encore la page vers Accra maintenant, où vous avez participé à une conférence intitulée Africa Disrupt CSW70. C'était quoi comme programme ?
Chantal Faida
Oui, c'étaient les organisations féminines africaines qui se sont réunies sous la houlette de FEMNET et de WiLDAF pour avoir un agenda africain de la société civile, pour la Commission annuelle de la condition de la femme à New York. Déjà en Afrique, les organisations se réunissent pour échanger sur les défis. Par exemple, au Sénégal, on a découvert qu'eux, ils ont un fonds d'assistance judiciaire. Ça veut dire que les femmes, les filles qui n'ont pas des ressources pour payer les avocats, il y a un mécanisme judiciaire qui les concerne. Il suffit juste de faire la demande alors que chez nous, ce n'est pas encore pratiqué. Il y a encore des avocats pro deo qui peuvent accepter de plaider, mais généralement, ils le font au début, mais par la suite, ils se fatiguent, ils vous lâchent. Vous êtes seul face à la justice et si vous ne connaissez pas les rouages, vous allez aussi abandonner. Donc, nous, on a dit que si déjà en Afrique il y a ce genre d'expérience positive, il faudrait qu'on puisse aussi les demander dans notre pays.
Chantal Faida
On est rentrés aussi avec des agendas. On va demander au gouvernement. En Afrique, il y a ce qui se fait comme ceci. Il y a par exemple une ligne verte qui est pratiquée encore au Sénégal. Vous pouvez appeler gratuitement. En RDC, nous avons cette ligne verte aussi pour les violences basées sur le genre, mais peut-être qu'il n'est pas vulgarisé et les femmes peut-être n'ont pas de téléphone pour l'utiliser. Elles peuvent utiliser un autre téléphone. Des fois, on appelle, ça ne passe pas. Ça aussi, il y a un mécanisme de plaidoyers à demander encore. Donc, il y a vraiment à renforcer parce que les autres États africains ont compris que sans la justice, il n'y a pas une société paisible. Or, la société paisible permet la prospérité et le bien-être collectif.
Constantin Grund
Combien de pays étaient représentés à Accra ?
Chantal Faida
Plus de 20 pays étaient représentés à Accra. Du nord au sud, centre, est étaient représentés.
Constantin Grund
Comment ces discussions vont changer quelque chose sur place, ici en RDC ?
Chantal Faida
Sur place, on était à trois de la RDC. Nous avons convenu de s'impliquer parce qu'au départ, on pensait que ça concernait les gouvernements et les grandes organisations de la société civile. Parce qu'il faut le dire aussi qu'il y a des générations des organisations. Il y a celles qui sont les doyennes, qui avaient l'habitude d'aller à New York chaque année, mais on nous a fait comprendre que c'est ouvert à tous, ce n'est pas réservé. On veut encourager les jeunes filles aussi a participé à ce genre de rendez-vous. On a compris qu'il faut participer aux réunions parce que généralement, les ministères des genres organisent ce genre de réunion. Mais nous, avec tous les défis de visa, la RDC est déjà bannie pour aller aux États-Unis, on s'est dit que peut-être ce n'est pas la peine parce qu'il y a déjà ceux qui vont aller qui sont connus. On nous a dit, ça se prépare en amont. Il ne faut pas attendre seulement le mois de mars pour chercher le visa.
Chantal Faida
Mais si vous prenez un an avant et vous commencez à contribuer avec les idées et au retour, vous demandez des comptes parce que les États prennent des engagements. Il faut prendre ces engagements-là. C'est disponible sur le site de la CSW pour demander au gouvernement en disant : « Là-bas à New York, vous avez dit que vous allez encourager l'autonomisation des femmes. Concrètement, comment vous comptez vous y prendre ? Parce que nous avons beaucoup de femmes dans le secteur informel qui n'ont pas l'accès au crédit. Est-ce que vous pouvez commencer à demander aux banques de faire confiance aux femmes en donnant des crédits minimum et en les accompagnant ? » Donc, plutôt que d'aller dans nos plaidoyers au gouvernement avec nos propres revendications sans soubassement, on nous a encouragé à prendre ces résolutions des États pour commencer à appuyer. Parce que là, quand ils vont encore revenir l'année prochaine, ils vont dire que nous avons répondu aux préoccupations de la société civile sur telle thématique que nous avons présentée ici, et voici les résultats. Donc, c'est mieux d'être informé, se documenter. Tout est disponible sur le site d'ONU Femmes, de la Commission de la condition de la femme, et même de FEMNET qui est un site panafricain de toutes les organisations féminines.
Constantin Grund
Très bien. Donc, quelle est votre conclusion de ce rendez-vous à Accra ?
Chantal Faida
Je tiens d'abord à féliciter et à remercier profondément la Fondation Friedrich Ebert, qui m'a permis de prendre part à ce séminaire qui était self-sponsored. Ça veut dire qu'il fallait être leader d'une organisation, mais trouver les moyens pour participer. Grâce à la Fondation Friedrich Ebert, j'ai trouvé qu'il y avait même une botswanaise qui connaissait cette fondation là-bas, dans leur pays aussi, qui a aussi reçu l'appui de son organisation. Partout en Afrique, en tout cas, beaucoup de gens connaissent la Fondation et ils saluent leur travail. La conclusion, c'est que nous devons, en tant que société civile, croire à notre légitimité. Parce qu'au départ, quand on était en train de travailler, on pensait que c'était vraiment le travail de l'État que nous étions en train de faire. Non. On a compris que la société civile a son mot à dire dans toutes les réunions internationales. Alors, il faut s'organiser et il faut croire au travail qu'on fait. On est légitime de porter la voix sur des questions que peut-être le gouvernement n'a pas tiré attention.
Chantal Faida
La deuxième des choses, c'est le réseautage. Ça veut dire que si vous êtes dans une thématique et vous pensez que vous êtes limité, vous pouvez poser la question à d'autres pays. Comme là-bas, il y avait plusieurs pays et on avait beaucoup de temps d'échange dans les groupes, ce qui fait qu'on se rapproche vraiment des individus pour comprendre concrètement comment ça se passe. Concrètement, comment vous lever des fonds ? Parce qu'il y avait aussi un groupe de travail sur les levées de fonds, un autre groupe de travail sur le digital et notre organisation UWEMA ASBL a reçu un trophée sur le digital pendant les trois jours. On a communiqué sur Africa Disrupt de CSW Accra et on a reçu le prix parce qu'on a encouragé les ONG et les individus à parler de ces rendez-vous. UWEMA en a parlé pendant trois jours et il a reçu un trophée qui était salué par tous les participants. Donc, c'est très important de participer aux rencontres. Souvent, on pense qu'on va dire la même chose, mais on rencontre des nouvelles personnes avec des nouvelles perspectives et approches sur les défis que nous rencontrons.
Chantal Faida
Ça permet d'avoir une nouvelle énergie et de mieux élaborer ses plaidoyers, ses revendications et aussi des récits auprès des autres. Quand on a participé, on peut restituer et les autres peuvent être outillés à poursuivre leur travail sur le terrain. Le travail de la société civile est très important, bien qu'il n'est pas souvent appuyé pour ce qui concerne la RDC. Mais pour d'autres États, il y a beaucoup d'appui. Il y a beaucoup d'appui à la société civile. C'est à nous de convaincre l'État de soutenir la société civile parce qu'elle fait un travail incroyable, formidable, qui mérite beaucoup de support public et des partenaires techniques et financiers.
Constantin Grund
Malheureusement, on doit atterrir bientôt. Peut-être une dernière question, Madame Chantal Faida. Quel est votre rêve pour la parité en RDC ?
Chantal Faida
En tout cas, c'est d'avoir le système de quotas temporaires de représentativité des femmes. Parce que si on laisse appliquer le système actuel qui est la parité est inscrite dans la Constitution, mais dans la pratique, lorsqu'il s'agit des élections, les femmes sont abandonnées à leur triste sort, seules en compétition avec des hommes qui ont déjà une marche en avance, suffisamment évoluée, on aura toujours des écarts ou des inégalités au niveau du Parlement. Alors que si on adoptait les quotas, qui est inscrit dans la CDF, que nous même avons ratifié ? Nous, RDC, avons accepté d'avoir des mesures positives pour avoir des femmes. Quand les femmes seront représentées de manière équitable, on va lever ces mesures-là parce qu'on aura changé de mentalité. Ça, c'est vraiment mon plus grand rêve pour la parité en RDC.
Constantin Grund
Très bien. Je vous remercie beaucoup, Madame Chantal Faida, de votre visite ici au Studio Fritz et à très bientôt.
Chantal Faida
Merci beaucoup, Monsieur Constantin et à toute l'équipe de la Fondation Friedrich Ebert, RDC.
Narrateur
Les rêves des léopards rouges. Politique et société en RDC, un podcast de la Fondation Friedrich Ebert. Production, John Makasi.
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